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La Paris Design Week 2026 comme si vous y étiez
Un itinéraire sur mesure pour découvrir la sélection de la rédaction
Du 10 au 19 septembre, la Paris Design Week s’est emparée de la capitale pour une 16e édition réunissant 500 participants, entre acteurs bien établis du secteur et figures de la création contemporaine. Leur savoir-faire s’est dévoilé dans des lieux patrimoniaux, des showrooms, des galeries, des espaces éphémères ou encore en extérieur, directement dans les rues, le plus souvent gratuitement et à destination de tous les publics !
Pour cette édition, nous avons dessiné un itinéraire qui met principalement en lumière la nouvelle garde du design, ses ambitions et son regard sur les enjeux du XXIe siècle. Des beaux quartiers du 2e arrondissement à la très politique place de la Bastille, en passant par Nanterre, voici les lieux et les créations que notre reporter Yamina Benhamed a arpenté pendant deux jours. Elle vous propose de mettre vos pas dans les siens.
Ebur Editions
Pour débuter ce parcours 100 % design, cap sur le 2e arrondissement de Paris. C’est sous un soleil de plomb que j’emprunte la rue passante d’Aboukir, située dans le quartier qu’on appelait autrefois la « Petite Égypte ». À l’abri des regards, derrière une immense porte, se cache le premier espace d’Ebur Éditions, studio de création initié par le duo d’architectes Racha Gutierrez et Dahlia Hojeij Deleuze. Pour y accéder, quelques marches à monter (pas une mince affaire durant un été indien) et une sonnette pour manifester sa présence. En pénétrant dans le showroom, on est tout de suite happé par la hauteur sous plafond : un écrin parfait pour mettre en valeur une collection de luminaires, dont des plafonniers. Parmi l’ensemble des pièces, deux coups de cœur à vous présenter : d’abord, la charmante lampe de chevet GIZA, composée d’un abat-jour en soie sauvage et d’une structure en sucupira, un bois tropical. Ce petit luminaire fait parfaitement écho à l’histoire commune des deux amies qui l’ont pensé : leur enfance cosmopolite, passée entre la Côte d’Ivoire et le « Pays du Cèdre », forgeant une alliance multiculturelle qui deviendra le lieu d’un premier goût pour l’artisanat ! Outre ces influences, les jeunes créatrices-architectes piochent leur inspiration dans les arts décoratifs français et italiens de la première moitié du XXe siècle.
Pour apercevoir ma seconde préférence, il m’a suffi de lever les yeux : voici le plafonnier SAMARCANDE, conjuguant soie sauvage et passementeries de soie, dont les élégants plis froncés et le pompon évoquent pour moi des influences venues par-delà la Méditerranée.
© Matteo Verzini
Source Édition
En reprenant la route, toujours rue d’Aboukir et par pur hasard, mon regard curieux rencontre la vitrine de la galerie Source Édition. Ici, on retrouve de nombreuses rééditions de pièces iconiques du design du XXe siècle. L’attention se porte très naturellement sur un objet intemporel qui semble convenir à tous les intérieurs : la lampe Pliée qui, comme son nom l’indique, est pliée à plusieurs endroits de sa structure en acier inoxydable. À poser ou à accrocher, cet objet signé par le designer néerlandais Ben Swildens n’a pas pris une ride depuis sa première édition, en 1970.
« Tout est Chaos » – Gaîté Lyrique
Notre prochaine étape : la Gaîté Lyrique, dans le 3e arrondissement, pour découvrir « Tout est Chaos ». Cette exposition collective est née d’un constat alarmant : les objets que nous utilisons au quotidien, issus d’une production dite « de masse », répondent à leur fonction sans que personne leur prête réellement attention. Par ailleurs… où est passée leur histoire ? Celle qui se crée du fait de les avoir reçus d’un membre de la famille, d’un ami ; celle de ces objets qui auraient duré dans le temps, traversant les époques. La promesse du monde moderne nous a privés du regard que nous portions sur eux, celui de l’émotion. La faute à l’obsolescence programmée aussi, peut-être. Face à cette situation, les consommateurs et les designers font l’expérience du désenchantement, mais comme dans toute époque sombre, il y a des mains qui tentent d’écrire un avenir plus radieux : ici, ce nouveau récit prend la forme d’une résistance partagée, organisée, nommée « Chaos ». Son but : « échapper à la fonction, résister au langage » sans tout à fait « trouver sa place ». À la manière du tube de Mylène Farmer, les œuvres que nous avons croisées nous resteront en tête, elles aussi !
© 11h45
Aux abords du bâtiment de la Gaîté Lyrique, il y a déjà foule ! Sur la terrasse, beaucoup de jeunes gens profitent du beau temps en sirotant une boisson rafraîchissante, tandis que d’autres font la queue pour découvrir l’exposition. Heureusement, l’attente n’est pas longue. Après quelques minutes, j’entre et la scénographie signée PAF Atelier se révèle à moi : murs peints en noir, projections de messages couleur vert fluo, structures métalliques pour accueillir les créations… Ça rappelle légèrement la nightlife berlinoise !
© Luc Bertrand
Un coup de foudre total pour l’une des premières propositions approchées : Le Supplice de Tantale. Cette création hybride, croisant un passé chiné (la vaisselle de mamie) avec un futur que l’on habite déjà, froid, métallique et structuré, sort de l’imaginaire d’Alexandre Veillon, designer français autodidacte. Cette posture créatrice, il la qualifie lui-même de « surgical design » dans la bio de sa page Instagram. À l’image de la promesse de la direction curatoriale de Christopher Dessus et du bureau d’investigation créative Pli Office (initiateur du projet), cet objet, dénué de sa fonction première, a aisément attiré mon regard. Merci à Alexandre Veillon d’avoir offert à cette théière, qui passait sûrement autrefois inaperçue, un panache futuriste grâce à un détournement habile.
« Objets en devenir » – Le JAD chez Avril
Pour ce deuxième jour de Design Week, notre premier stop se fait au cœur du quartier de Bastille, situé dans le 11e arrondissement. À proximité de la place, le discret passage du Cheval Blanc abrite désormais l’Avril, un espace culturel indépendant qui s’attelle à créer des expositions où le savoir se pense comme un lieu de transmission et de partage. Dans le cadre de l’exposition « Objets en devenir », le lieu a accueilli les projets de deux designers invités et de quinze créateurs résidents du JAD (Jardin des métiers d’art et du design de Sèvres). Un objectif commun : rendre les dispositifs de ces jeunes designers accessibles. Pour ce faire, un livret est proposé aux visiteurs dès l’entrée, dans lequel on découvre les différentes étapes de conception et de fabrication : de quoi reproduire les pièces exposées chez vous (en espérant que vous ayez un peu de matériel !).
© Luc Bertrand
Parmi l’ensemble des projets présentés, celui d’Atelier Sumbiosis m’a semblé le plus accessible du fait de la facilité de sa reproductibilité. À l’origine du studio, Tony Jouanneau, designer, artisan et chercheur spécialisé dans l’ennoblissement, un artisanat qui intervient sur les étoffes, notamment par des procédés de teinture. Son savoir-faire s’illustre très bien avec IKI, cet éventail aux motifs flous réalisé au moyen de la technique de teinture japonaise itajime shibori. Cette dernière se fait « à la réserve » : le tissu est d’abord plié puis pressé par des pièces de bois qui varient selon le motif désiré. Les parties pressées restent vierges et celles exposées absorbent la teinture. Dans le livret, on découvre les différentes étapes de fabrication, comme une notice !
La Re-prise de la Bastille – Claire & Jean-Seb
À quelques mètres, la colonne de Juillet s’est, elle aussi, mise aux couleurs de la Paris Design Week avec une installation sur mesure pour l’événement. Vous les avez sûrement vus, ces 196 drapeaux flottant sur la place ! Ils ont été confectionnés par le duo de designers Claire & Jean-Seb, en partenariat avec Le Monde, l’éco-organisme Refashion et le Centre des monuments nationaux. Intitulées La Re-prise de la Bastille, ces créations textiles ont été confectionnées à la main à Ivry-sur-Seine, à partir de vêtements usagés. Parmi ces drapeaux disposés sur des mâts en bambou de 6 mètres de haut figurent ceux des 195 pays membres et observateurs de l’ONU, ainsi qu’un étendard blanc qui se veut un message de paix international. Entre upcycling et revendication pacifique, les artistes ont tenté, un peu naïvement, de livrer un message qui ne passe pas auprès de tout le monde : vandalisée, l’œuvre a été privée de son drapeau israélien. Le duo d’artistes n’a pas souhaité le remplacer, notamment pour éviter de nuire à l’une des ambitions du projet, le réemploi, au risque de le dénaturer. L’un des deux membres du duo, Jean-Sébastien Blanc, a par ailleurs déclaré : « Ce n’est pas parce qu’on a décidé de représenter toutes les nations de ce monde ensemble qu’on cautionne tous les gouvernements. » Ce qui est sûr, c’est que l’art est toujours politique !
« Multiples » – Galerie du Bureau du Design, de la Mode et des Métiers d’Art
Nouveau cap : le vernissage de l’exposition collective « Multiples » à la Galerie du Bureau du Design, de la Mode et des Métiers d’Art. Un projet sous le commissariat de Lucien Icard, designer résident du BDMMA que nous avons eu l’occasion d’interviewer l’année dernière, et de Kevin Lebouvier. Au sein d’une scénographie bien ficelée, reprenant les codes visuels de « l’espace de travail et de la production en série », les réalisations des 15 designers participants interrogent le rapport à la production de masse héritée de l’ère industrielle. Pour répondre aux enjeux contemporains de la création, ces jeunes ont fait le pari de penser leurs objets avec des méthodes qui sortent des sentiers battus : « détournement de savoir-faire, dialogues avec les maisons d’édition, domestication de procédés industriels, autoproduction, série différenciée ». Dans ce décor qui prend les traits d’une ligne de montage, mon regard s’est arrêté sur Rosace de Laure Philippe. Ce luminaire, inspiré des rosaces en plâtre que l’on retrouve habituellement au plafond, est fait de papier moulé. L’élément ornemental que nous avons tous déjà observé, accueillant le plus souvent un lustre, se transforme ici en un volume qui structure à lui seul la lumière. Derrière cette pièce, sur le mur, on peut observer les différents éléments qui la composent.
« Bar Stool » – Espace Brownstone
L’étape suivante de notre itinéraire se situe rue Saint-Gilles, dans le 3e arrondissement de Paris, à quelques pas de la Bastille. Voici « Bar Stool », une exposition collective réunissant le travail de 27 créateurs, originaires de France mais aussi venus des territoires voisins. Quand on pénètre dans l’espace Brownstone, qui est l’écrin de cet événement, on est tout de suite interloqué par la forme que prend celui-ci. Les visiteurs manipulent les pièces et vont jusqu’à s’asseoir dessus ! On vous rassure, ça fait partie de l’expérience. Comme son nom l’indique, « bar stool », signifiant « tabouret de bar » en français, est une invitation faite aux designers participants à repenser la classique chaise haute. Et, contrairement à une exposition classique, les visiteurs sont libres de manipuler et d’expérimenter les pièces : une manière de bousculer les conventions et de remettre au centre le contact direct avec l’objet !
Les deux propositions que j’ai préférées sont la petite assise en paille du Suisse Tobias Brunner et le tabouret en acier inoxydable brossé de l’Italien Giuseppe Formica. L’une, contre-intuitive par essence, avec cette matière organique séchée qui inspire l’inconfort, et l’autre, plus froide et technique, réalisée avec une précision industrielle. Une nature sauvage côtoie, grâce à un visiteur ayant sûrement déplacé son assise par mégarde juste à côté, une pièce dont la conception, elle, ne laisse rien au hasard.
Crosby Studios (Harry Nuriev) – Cour de l’Hôtel Mongelas
Notre itinéraire sloftien se prolonge non loin, toujours dans le 3e arrondissement, rue des Archives. Et cette fois-ci, le dispositif qui nous intéresse se trouve à l’extérieur. De quoi profiter encore un peu de ce grand soleil ! Dans la cour de l’Hôtel Mongelas, bâtisse au décor classique du XVIIe siècle abritant le Musée de la Chasse et de la Nature, se trouve une installation autour de laquelle les visiteurs, amusés, déambulent pour mieux en observer les détails ! Sur une grande surface chromée, de nombreux objets sont disposés à intervalles réguliers. Si leur organisation semble millimétrée, leur rapprochement crée pourtant une véritable cacophonie visuelle qui rend la lecture de l’ensemble moins évidente. On se demande aisément : « Pourquoi cette sélection ? » Car oui, on y découvre un pneu de voiture, un aspirateur — une bande-son les accompagne, avec notamment le bruit de l’appareil —, un micro-ondes… tant d’objets anecdotiques individuellement, mais que signifient-ils ensemble ?
C’est avec cette première interrogation qu’on plonge ensemble dans la réflexion d’Harry Nuriev, le designer de l’année 2026 de Maison&Objet ! Ici, on découvre un inventaire d’items jetables accédant au noble statut d’œuvre d’art : un changement d’appréciation qui s’explique non seulement par le mode de présentation choisi (sur un « socle »), mais aussi par le cadre patrimonial dans lequel l’ensemble évolue. Ce détournement n’est pas sans rappeler le champ de création du célèbre Marcel Duchamp avec ses ready-mades. Lui aussi, bien avant l’heure, détournait des objets du quotidien, tel un urinoir qu’il eut l’audace de nommer avec humour « Fontaine ». Un socle et un lieu suffisent au cabinet de curiosités consumériste de Crosby Studios pour élever de banals artefacts au rang supérieur. Parfois, le concept surpasse la forme !
« Revoir les Nuages » – Nanterre
La dernière étape de ce parcours est hors de Paris : je gagne Nanterre-Préfecture pour découvrir « Revoir les Nuages », une exposition qui s’installe au rez-de-chaussée de l’une des Tours Nuages. Pour m’y rendre, je poursuis mon trajet à pied depuis la station de RER et je traverse le parc André-Malraux. J’y croise des étendues verdoyantes, un grand étang, des enfants qui semblent monter sur un vélo pour la première fois, des brumisateurs publics (du jamais vu à Paris) et quelques personnes âgées qui bavardent sur les bancs. Un après-midi agréable pour les habitants et pour moi aussi ! Soutenue par le Pavillon de l’Arsenal, l’exposition s’installe au cœur de plusieurs appartements inoccupés de l’ensemble architectural dessiné par Émile Aillaud et labellisé Patrimoine du XXe siècle. En outre, les créations des 13 artistes, designers et architectes du projet ont toutes un point commun : le réemploi des fenêtres « feuilles de sauge », typiques du paysage nanterrien.
La proposition que je retiens, c’est Sédiments de repousse d’Alice Pandolfo. Cette production, comme les Tours Nuages, trouve son inspiration dans la nature et ses formes. Sur cette vitre en suspension, des végétaux sont liés par des fils métalliques à des pièces en verre coulé aux multiples couleurs. Une jolie manière de redonner vie à ces bouts de l’histoire architecturale de Nanterre !