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Art Basel Paris : nos coups de cœur de l’édition 2025

Suivez-nous au cœur de la création contemporaine

Pour sa seconde édition, Art Basel Paris investit le Grand Palais et confirme son statut de rendez-vous phare de l’automne culturel. Pendant trois jours, nous avons parcouru la foire de bout en bout, au fil de plus de 200 galeries venues de 40 pays. Une immersion parfois vertigineuse, tant l’abondance exige un regard attentif et une sélection rigoureuse. Entre opulence assumée, mondanités chorégraphiées, propositions attendues et gestes plus audacieux, l’événement oscille entre salon mondain et plateforme artistique. Dans cet article, nous proposons un parcours subjectif, à la rencontre des œuvres et des stands qui ont retenu notre attention, autant d’indices des lignes de force de la scène contemporaine.

Notre premier coup de cœur se trouve au stand de la galerie P·P·O·W. Une immense peinture de Kyle Dunn aimante littéralement les visiteurs. Des couleurs électrisantes y découpent un décor énigmatique, presque en suspens. Avec Parlor, l’artiste nord-américain devient le narrateur d’un récit surréaliste, silencieux et très théâtral, où l’isolement et les liens romantiques forment la trame. Pour orienter la lecture, des références cinématographiques et historiques affleurent dans l’image, aux côtés de signes plus intimes.

Kyle Dunn
Parlor, 2025
Acrylique sur panneaux de bois

© Kyle Dunn – avec l’aimable autorisation de l’artiste et de P·P·O·W

Photo: JSP Art Photography

Chez la galerie viennoise Emanuel Layr, impossible de manquer Unforced Error, la chimère suspendue de Lena Henke. Coulé en aluminium, ce corps hybride semble surgir d’une rêverie. Le visage de Sainte-Barbe, figure tutélaire de plusieurs corps de métiers liés au feu et au métal, se trouve relié à un massif sabot de cheval. Suspendue par des rênes de cuir, l’œuvre ouvre une double lecture, entre fétichisme et symbolique du cheval comme vecteur de pouvoir. Unforced Error prolonge la recherche de Henke sur la métamorphose, les matériaux et les mythes, à la croisée de l’imaginaire et de l’héritage industriel.

 

Lena Henke
Unforced Error, 2025
Aluminium patiné, rênes en cuir

Avec l’aimable autorisation de l’artiste et de la Layr

Accolades de Jenna Gribbon se découvre comme par effraction, à travers un trou de souris. La tendresse est là, immédiate, puis vient le trouble. On réalise que notre regard s’immisce dans l’image autant qu’il la contemple. En peignant ses proches, l’artiste met en crise la distance confortable du spectateur et le renvoie à sa place de voyeur des récits d’autrui. Le cadrage, construit depuis sa position de peintre, rend sa présence tangible et transforme la scène en expérience du regard.

 

Jenna Gribbon
Accolades, 2024
Huile sur lin

Avec l’aimable autorisation de la galerie MASSIMODECARLO

Du côté de la Galerie Nathalie Obadia, une création résonne particulièrement en nous, notamment par la qualité de sa facture, héritée de la tradition dont elle est issue. Il s’agit d’une tapisserie monumentale de Laure Prouvost, artiste multidisciplinaire qui explore ce médium depuis plus d’une décennie. Four For Sea Beauties (In the Depth of It All) s’inscrit dans la continuité de sa production. Ici, l’imagerie est onirique et représente une flore riche et dense, célébrant la vie et ses cycles.


Laure Prouvost
Four For Sea Beauties (In the Depth of It All), 2025
Tapisserie, fil, branche de bois, feuilles séchées

© Bertrand Huet — avec l’aimable autorisation de l’artiste et de la Galerie Nathalie Obadia

Depuis sa première exposition personnelle chez Jeffrey Deitch à New York en 2021, Karon Davis a vu ses productions présentées dans de grandes institutions telles que le Metropolitan Museum of Art et le Whitney Museum of American Art, à l’occasion d’expositions collectives en 2024 et 2025, en résonance avec les valeurs militantes qui traversent sa pratique. Son œuvre rayonne désormais bien au delà de ses frontières géographiques, et c’est au cœur de la foire, dans le secteur Galleries, que nous retrouvons aujourd’hui l’une de ses sculptures. Better Fish in the Sea, pièce aussi inconventionnelle que vertigineuse, se dresse devant nous. Une figure féminine de plus de deux mètres de haut, composée de bandes de plâtre, porte sur son épaule un gigantesque poisson. Un détail s’impose alors, des yeux en verre, d’un réalisme saisissant, pour les deux protagonistes. Une forme d’humanité dérangeante s’en dégage, déplaçant subtilement le regard du spectateur. Pour donner forme à ces architectures humanoïdes, Karon Davis réalise des moulages de ses proches ainsi que de son propre corps, qu’elle assemble et entremêle afin de leur insuffler une présence. Par ailleurs, elle nourrit un intérêt marqué pour les techniques d’embaumement et de momification de l’Égypte antique. Sans en altérer la dimension funéraire, elle y voit un moyen de commémoration, un geste de mémoire inscrit dans la matière. Profondément engagée, cette plasticienne afro-américaine conçoit la figure de l’artiste comme celle d’une « gardienne de l’histoire », dont le rôle est d’interroger sans relâche le passé afin d’en révéler les résonances persistantes dans le présent.

 

Karon Davis
Better Fish in the Sea, 2025
Plâtre et matériaux composites

© Joshua White — avec l’aimable autorisation de l’artiste et de la galerie Jeffrey Deitch

La galerie Franco Noero nous engage dans un face-à-face avec une figure de colère. Une couche picturale empâtée dessine un visage rouge, aux dents serrées et à l’expression ouvertement menaçante. Cette peinture de petit format est signée Anna Boghiguian, artiste égyptienne qui a transposé ses impressions des lieux qu’elle a habités en « cartographie plastique ». À l’écoute de son environnement, mais toujours traversée par sa propre histoire, elle donne forme à une perception sans fard, à la fois attentive et intime.

 

Anna Boghiguian
Sans titre, 2010
Huile et encaustique sur toile

© Sebastiano Pellion di Persano – avec l’aimable autorisation de l’artiste et de la galerie Franco Noero

Il est temps de découvrir Emergence, le secteur dédié aux galeries et aux artistes émergents. Pour y accéder, impossible d’éviter l’ascension des escaliers du Grand Palais : tout se joue à l’étage supérieur. Et de une, et de deux… enfin, nous y sommes ! Premier détour : la galerie THE PILL®, qui nous introduit aux créations de Nefeli Papadimouli. L’installation Idiopolis (| – X) retient immédiatement l’attention, conjuguant des empiècements textiles aux tonalités franches et vibrantes.

Nefeli Papadimouli

Idiopolis (| – X), 2024

Textile et matériaux mixtes

© Rebecca Fanuele – avec l’aimable autorisation de l’artiste et de THE PILL®

Segmentée en six parties, chacune dialogue avec son propre ensemble de vêtements. L’ensemble interroge la notion d’espace commun à travers sa relation aux corps. Lors d’une performance, il est « activé » et devient le cœur battant de l’action. Par ailleurs, Nefeli Papadimouli puise son vocabulaire plastique dans les mécanismes des luttes sociales, en particulier celles du monde ouvrier ferroviaire. Ainsi, son état « d’arrêt », tel qu’il est présenté sur le stand, renvoie à une situation de grève.

Sur le balcon de la nef, on distingue au loin, de l’autre côté, un grand écran. Des visiteurs sont assis à ses pieds, casques aux oreilles, absorbés par l’image. Il faut s’y rendre ; nous reprenons donc notre marche, d’un pas soutenu, car le temps nous est compté. Chaque minute devient précieuse lorsqu’il s’agit de tout explorer. Nous voilà face au projet de Siyi Li, intitulé New Energy, une installation filmique accompagnée de plusieurs dessins conceptuels. Dans ce court métrage, deux héroïnes sont assises à l’arrière d’un véhicule qui traverse les rues de la métropole shanghaïenne. Cinq fragments narratifs esquissent leurs rôles respectifs et le lien qui les unit, en constante mutation au fil de la traversée de la mégalopole chinoise. Le vocabulaire esthétique mobilisé par Siyi Li emprunte à celui des éditoriaux de mode. L’atmosphère, particulièrement léchée, confère à l’ensemble une qualité filmique que la galerie décrit comme « sensuelle, construite et performative ». Un moment poétique, invitant à une certaine « légèreté de l’être ».

Siyi Li
New Energy 新能缘, 2025
Vidéo Cinemascope 6K, 15 minutes, avec sous-titres

Avec l’aimable autorisation de la CIBRIÁN

Sur le stand de la Galerie Sultana, une pièce s’impose immédiatement. L’une des premières céramiques de Jean Claracq, qui déploie une critique subtile mais incisive du consumérisme. On y distingue trois figures masculines portant des sacs en plastique, qui évoquent aussi bien des achats récents que des déchets en devenir. L’ambiguïté demeure, et c’est tout le cycle de vie de l’objet, de son acquisition à son abandon, qui semble condensé dans la scène. Un miroir, encadré de fenêtres en laiton, occupe le centre de la composition et rappelle aux visiteurs qu’ils sont, eux aussi, acteurs de cette société de consommation. Fidèle à son univers, Jean Claracq construit un monde miniature. Avec ce nouveau médium, il parvient une fois encore à saisir avec acuité les tensions de la vie contemporaine.

Jean Claracq

The Citadel, 2025

Avec l’aimable autorisation de la galerie Sultana

Plus loin, nous découvrons une installation de Mira Mann. Un miroir de loge démesurément long évoque, à première vue, l’univers du cabaret. Sur sa tablette s’étale une panoplie d’objets, perruques blondes, plumes, lecteur de disques. Autant d’accessoires qui suggèrent les coulisses d’une mise en scène. En y regardant de plus près, apparaissent aussi des instruments à percussion, révélant la véritable nature du projet. Il s’agit d’un hommage consacré aux infirmières coréennes recrutées pour travailler en Allemagne dans les années 1960 et 1970, via des programmes de travail temporaires. Leur départ répondait à la nécessité de soutenir financièrement leurs familles, mais aussi au désir d’échapper aux contraintes pesant sur leur vie en Corée du Sud. Le pungmul, pratique collective mêlant tambour, danse et chant, occupait une place centrale dans leur quotidien, comme forme de rassemblement et d’expression partagée. L’ensemble met en résonance ces trajectoires migratoires avec des figures du folklore coréen. Il interroge les notions d’appartenance, de transmission et d’identité, tout en faisant du son et du corps des véhicules d’expression collective et politique.

Mira Mann
Objects of the Wind, 2024

© Choreo – avec l’aimable autorisation de l’artiste et de Drei

 

Parfaitement alignées, des maisons de poupées dotées de minuscules écrans LED se dressent sur un socle. Ni figure humaine ni figure animale ne viennent habiter le décor imaginé par Arash Nassiri. Présentée par la Ginny on Frederick, l’installation prend la forme d’un « micro-monde » dans lequel l’artiste transpose des fragments d’enseignes commerciales de Téhéran. Sur les façades de ces maisonnettes, les écrans lumineux diffusent des messages en farsi et de brèves animations. Uniformément grises, ces constructions miniatures portent une charge émotionnelle sourde, suggérant l’absence — voire la perte — d’un lieu réel.

Arash Nassiri

Sans titre, 2025
Maisons de poupées, écrans vidéo, structure en aluminium

Avec l’aimable autorisation d’Art Basel

La galerie mexicaine LABOR consacre son espace à Étienne Chambaud, qui y présente trois œuvres en dialogue. Sur les murs, les icônes religieuses d’Untamed. De part et d’autre de l’espace, les fragments de béton de Récifs. Et enfin, un néon rouge au clignotement aléatoire, Operator, qui ponctue l’ensemble. Nous avons été immédiatement intrigués par ces icônes sur lesquelles l’artiste est intervenu à la feuille d’or, recouvrant les figures humaines pour ne laisser visibles que les corps animaux. Pour Étienne Chambaud, « la feuille d’or vient révéler l’icône non plus comme image, mais comme matériau, presque comme une sculpture ». Le geste éclaire la manière dont il interroge le rapport de l’humain à l’animal, en inversant les hiérarchies traditionnelles de représentation. Quant à Récifs, ces blocs de béton armé morcelés, disposés au sol, proviennent d’une ancienne cage à singes, associés à des éléments blancs qui font office de pieds de banc. On aurait presque envie de s’y asseoir pour contempler les icônes transformées d’Untamed. Unifiant le tout, Operator, lorsqu’il s’allume, rappelle que l’installation importe aussi par ce qu’elle laisse hors champ. Un signal qui marque une séparation nette entre ce qui est perçu et ce qui relève du champ de la pensée.

 

Étienne Chambaud
Untamed, 2023–2025
Récifs, 2018
Operator, 2025

Avec l’aimable autorisation de la LABOR

Chez Magnin A, une création dévoile un fragment de vie brodé sur crinoline. La transparence du médium laisse apparaître deux silhouettes, une mère et son enfant, accompagnées d’un motif végétal. Le thème de la maternité, l’un des sujets de prédilection d’Ana Silva, confère à cette pièce une douceur et une délicatesse singulières. Ici, la nature s’incarne sous les traits d’une figure féminine qu’Odile Burluraux, conservatrice en chef du patrimoine au Musée d’Art moderne de Paris, décrit comme « un symbole de fertilité, de don, voire de promesse de renouveau ». Le lien entre féminité et environnement s’y resserre, presque évident. Colorée et pailletée, la figure rappelle celle d’une fée sans s’y réduire pour autant. La nature semble aussi y lancer un signal d’alerte. Par le biais d’un conte onirique, Ana Silva nous invite à interroger les désastres écologiques, au croisement du politique et de l’écoféminisme.

Ana Silva
Guardiãs 029, 2025
Broderie et techniques mixtes sur crinoline

© Nohan Ferreira – avec l’aimable autorisation de MAGNIN-A

Un saut à l’ère du Mésozoïque. Lorsque l’imaginaire de Jurassic Park rencontre l’art contemporain, la surprise cède rapidement la place à une curiosité irrésistible. Au stand de la Galerie Christian Berst, les sculptures de l’artiste allemande Julia Krause Harder imposent leurs présences. Forte d’une mémoire impressionnante, elle s’est donnée pour mission d’acquérir une connaissance approfondie de près de 860 espèces de dinosaures. Ici, des crânes et des anatomies complexes prennent forme à partir d’objets des plus banals. Paires de lunettes de soleil, jouets, cassettes, métal, bois et colliers de serrage consolident et structurent ces fossiles réinventés. « Les dinosaures sont ressuscités à partir de matériaux incongrus… mais se trouvent reconstitués à une échelle parfaite ! », déclare Christian Berst. Côté prix, il faut toutefois compter jusqu’à 30 000 euros pour accueillir un Szechuanosaurus dans son salon.

 

Julia Krause-Harder

Avec l’aimable autorisation de la galerie Christian Berst

Un ensemble qui nous a particulièrement séduits, convoquant souvenirs d’enfance, goût du jeu et naïveté assumée, et qui referme notre visite sur une note acidulée, avec l’espoir de revenir l’an prochain pour d’autres découvertes tout aussi inattendues.


Texte : Yamina Benahmed