Un plan biscornu, une cuisine triangulaire et un couloir qui semble ne mener nulle part… Dans le quartier Latin, cet appartement familial avait de quoi décourager les amateurs de plans bien ficelés. Ses nouveaux propriétaires, Diane et John, médecin et avocat, y voient pourtant le potentiel d’un nouveau départ pour leur famille.
Ils sont trois lorsque le projet commence, bientôt quatre. Le charme de l’haussmannien, les grands volumes, les moulures et la lumière les séduisent d’emblée. Mais la rénovation réalisée en 2010 par les précédents propriétaires a laissé des traces : murs, fenêtres et portes sont peints en gris, tandis que le parquet en acajou assombrit l’ensemble. L’appartement possède pourtant un atout de taille : une triple exposition sud, est et ouest, qui fait entrer la lumière à différents moments de la journée, avec, au bout de certaines perspectives, la flèche de Notre-Dame. Reste à libérer l’espace et à résoudre une distribution qui semble avoir été dessinée pour compliquer le quotidien.
L’histoire du projet commence par une amitié de longue date. Diane et Léo Piskor Ignatowicz, cofondateurs de Studio 1836, se sont rencontrés au lycée et sont restés proches depuis. Avant même l’achat, Léo visite le bien avec Diane et John et leur soumet plusieurs propositions d’aménagement, qui les convainquent rapidement. Faire appel à lui pour la rénovation s’impose donc naturellement. Avec son associée Clara Lefort, il imagine une nouvelle distribution pour ce T5 étroit et contraint, à transformer en T4 agréable à vivre, avec des rangements à la hauteur des besoins d’une famille. Les propriétaires souhaitent retrouver de l’espace, supprimer les cloisons ajoutées lors de la précédente rénovation, se débarrasser de placards encombrants et alléger la cuisine, alourdie par un îlot massif. Leurs envies : des teintes claires, des matériaux naturels et des menuiseries sur mesure pour exploiter chaque recoin. « Le principal défaut, c’était le plan lui-même, synthétisent les architectes. Beaucoup d’angles compliqués et surtout cet immense couloir qui donnait l’impression de rendre presque 80 % de l’appartement un peu mort… Il ne faisait que desservir les chambres, avec pour seule perspective une succession de portes. Pas très réjouissant. » À cela s’ajoutent une seule salle de bains, des équipements vieillissants et une cuisine aménagée en triangle. « Du jamais vu », s’amusent Léo et Clara !
Plutôt que d’effacer les particularités du lieu, Studio 1836 choisit de les apprivoiser. Les cloisons sont redessinées, les courbes fluidifient les circulations et le couloir accueille désormais rangements et buanderie intégrée. Une seconde salle d’eau trouve sa place ; dans la chambre parentale, le dressing traversant se prolonge par un bureau. Quant aux chambres des enfants, elles reçoivent des bibliothèques à leur hauteur, avec une petite marche pour attraper les livres en toute autonomie. Car le rangement est une affaire sérieuse chez Clara et Léo. « On ne veut pas faire uniquement de belles choses qui se regardent en photo dans un magazine, on veut que les clients puissent habiter sereinement, blinder les placards, avoir toujours un placard à objets moches. » Et les architectes de préciser leur hantise : « Notre angoisse ultime reste quand même l’immense tancarville qui trône au milieu du salon. » Le ton est donné : ici, l’esthétique n’a de sens que si elle facilite la vie.
Cette attention aux usages se prolonge dans le choix des matières. Le noyer et le Silestone forment les deux fils rouges du projet. Le bois s’est imposé naturellement, les propriétaires souhaitant conserver plusieurs meubles en noyer. Associé à un Silestone clair ponctué de nuances ocre, il compose une palette sobre, raffinée et chaleureuse. Quelques échappées plus expressives viennent l’animer : mosaïque graphique dans les toilettes, terrazzo coloré dans la salle de bains des enfants. Les détails aussi ont leur importance : toilettes Trône, interrupteurs en céramique Modelec, porte vitrée sur mesure en verre texturé et motif de bois. « On s’est fait plaisir sur les équipements et les petits détails, ceux qui, pour une fois, ne font pas plaisir qu’aux architectes. »
Menée sur environ six mois, la rénovation a été complète : électricité, plomberie, ventilation et chauffage ont été repris, les vieux radiateurs électriques remplacés par un chauffage au sol. À l’ouverture des cloisons, la découverte de dégâts causés par les termites sur certains portiques en bois impose également une reprise structurelle et un ajustement du calendrier. Les deux derniers mois sont presque entièrement consacrés aux menuiseries sur mesure : cuisine, bibliothèque, dressing et placards sont dessinés pour tirer parti de chaque recoin. Les angles n’ont pas disparu ; ils ont trouvé leur fonction. Et l’appartement, autrefois prisonnier de son plan, est devenu un intérieur fluide, lumineux et pensé pour la vraie vie – tancarville compris.


































