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Une rencontre avec Clara Imbert, artiste plasticienne

Un dialogue franco-japonais au 19M

Pour Clara Imbert, tout commence par un déplacement du regard. Celui qui oblige à lever les yeux vers les étoiles, puis à redescendre au ras du sol pour y lire d’autres signes, une aspérité, une antenne, une ligne d’horizon. Avec ses sculptures, comme des totems tendus vers le ciel, au carrefour de la technologie et du sacré, on dirait qu'elle est à l'écoute de l'univers pour nous relier à son mystère. Dans son atelier, l'artiste façonne le métal comme une matière sensible, où la rigueur des formes géométriques rencontre la trace du geste, assumée dans sa part brute.

Avec Beyond Our Horizons, d’abord présentée au 19M Tokyo, au 52e étage de la Mori Tower, cette recherche prend une nouvelle dimension : en dialogue avec Suzuki Morihisa, maître fondeur japonais et héritier d’une tradition transmise depuis seize générations, elle détourne la fonte de son usage initial pour inventer une écriture commune. Correspondance à distance, pièces emboîtées, « ingrédients » et « recette » : ici, la technique devient langage, et la matière, un passage entre sacré et science-fiction. Mieux comprendre ce travail énigmatique, traversé d’une intuition presque mystique et d’un goût pour l’inexpliqué, voilà ce qui a conduit Sloft Magazine jusqu’à elle à l’occasion du vernissage de l’exposition.

Clara Imbert, artiste plasticienne.

Selon vous, qu’est-ce qui distingue le plus cette édition française de Beyond Our Horizons de celle qui l’a précédée à Tokyo ?

C’est une question intéressante car les deux expositions dialoguent vraiment entre elles. La première différence tient évidemment au lieu. À Tokyo, l’exposition était présentée au 52e étage de la Mori Tower, ce qui créait un rapport très particulier à la hauteur et à la ville. Ici, à la Galerie du 19M à Paris, nous sommes au rez-de-chaussée, dans un espace plus resserré, mais très lumineux grâce aux grandes baies vitrées. Je trouve que la Galerie du 19M a réalisé un travail de scénographie très précis pour conserver l’esprit de l’exposition tout en l’adaptant à ce nouvel espace. On retrouve cette circulation presque labyrinthique entre les œuvres, cette sensation d’immersion, mais avec une atmosphère différente. Pour moi, les deux chapitres de l’exposition se complètent. Tokyo apportait une dimension presque vertigineuse par la hauteur et le contexte urbain. À Paris, l’expérience est peut-être plus intime, plus enveloppante. Mais dans les deux cas, l’exposition garde cette idée de dialogue entre les cultures et les savoir-faire, qui est vraiment au cœur du projet porté par le 19M.

Vous avez pu aller à Tokyo ?

Oui, j’ai eu la chance d’aller à Tokyo, et c’était très émouvant de découvrir l’exposition après tous ces mois de travail. Voir les pièces installées dans l’espace et rencontrer enfin les personnes avec qui nous avions collaboré à distance a été un moment très fort. Plus largement, retourner au Japon a été très inspirant pour moi. J’y étais déjà allée en 2016 et je ressens depuis longtemps une forme d’affinité avec ce pays. Il y a une attention particulière portée aux gestes, aux matériaux et aux savoir-faire — quelque chose de presque rituel dans la manière de produire les objets. C’est une sensibilité qui résonne beaucoup avec ma pratique et que le projet porté par le 19M m’a permis d’explorer plus profondément.

Comment votre collaboration avec Suzuki Morihisa est-elle née ?

La Galerie du 19M est venue visiter mon atelier à POUSH : ils cherchaient un ou une artiste travaillant le métal. Le nom de Suzuki Morihisa avait été proposé par Shinichiro Ogata, membre du comité éditorial de l’exposition. C’est un artisan au savoir-faire exceptionnel, héritier d’une tradition de fonte transmise dans sa famille depuis seize générations. L’idée du projet était précisément de créer un dialogue entre un artisan et un artiste contemporain, afin d’ouvrir une nouvelle lecture de ses pièces, habituellement liées à des objets d’usage quotidien. Son travail m’a tout de suite inspirée. Nous nous sommes d’abord rencontrés en visioconférence et avons beaucoup échangé ; le courant est très vite passé. Sa technique est un véritable héritage, transmis de génération en génération, dans un milieu historiquement très masculin. Le fait que ce savoir lui ait été transmis par sa mère m’a beaucoup touchée. Nous avons choisi ensemble certaines de ses pièces, puis il me les a envoyées. Nous n’avons pas pu travailler physiquement côte à côte à ce moment-là, mais nous avons poursuivi le dialogue à distance. Les dessins circulaient entre nous, les idées aussi : le processus est devenu presque épistolaire. Il a d’ailleurs eu une très belle formule que je reprends souvent : « Je te donne les ingrédients et tu fais la recette. » Et nous espérons poursuivre cette collaboration dans le futur, peut-être cette fois avec une œuvre réellement réalisée à quatre mains.

Et comment avez-vous articulé vos savoir-faire respectifs, la fonte pour lui et la soudure pour vous, afin de parvenir à une écriture commune ?

Avec Suzuki, il y avait d’abord une contrainte de temps très présente. Il travaille à partir de moules qu’il réalise lui-même, et c’est un processus long : il lui faut parfois plusieurs mois pour en réaliser un. Ces temporalités n’étaient donc pas compatibles avec le calendrier de l’exposition. Nous avons donc décidé que je travaillerais à partir de pièces déjà existantes dans son processus. De mon côté, mon rapport à la technique est très différent. J’ai étudié dans une école d’art où il y avait des ateliers bois, métal, etc., et j’ai beaucoup appris en expérimentant, mais je n’ai jamais suivi de formation technique. Cela m’a donné une grande liberté. Pour moi, la technique est au service du concept et de l’œuvre ; elle n’a pas besoin d’être parfaite. C’est aussi pour cela que je laisse visibles les traces de soudure, cet aspect brut du geste. Il y avait également une contrainte matérielle : la fonte qu’utilise Suzuki est très riche en carbone, ce qui la rend très différente de l’acier que j’utilise et très difficile à souder, si je voulais conserver la patine des pièces. J’ai donc dû inventer des systèmes d’emboîtement pour assembler les éléments sans les altérer. Au final, nous travaillons la même matière, mais avec des approches très différentes. C’est précisément cette tension entre tradition et expérimentation qui a nourri la collaboration.

Pourriez-vous m’expliquer plus précisément cette différence d’alliages ?

L’acier et la fonte viennent à l’origine du même minerai de fer extrait de la terre. Mais selon la manière dont on le transforme et la quantité de carbone qu’il contient, la matière ne se comporte plus du tout de la même façon. La fonte que Suzuki utilise est pensée pour être coulée dans des moules, alors que l’acier que je travaille se prête davantage à la découpe et à la soudure. C’est la même origine géologique, mais deux manières très différentes d’entrer en dialogue avec la matière.

Dans l’atelier de Clara Imbert, à POUSH.

À vous entendre, on a l’impression que votre travail se situe à la fois dans le concret et dans une forme de dépassement. Vos gestes et votre savoir-faire vous permettent-ils de sublimer le monde qui nous entoure ou, au contraire, de vous en extraire ?

Je crois que c’est un peu les deux. Je ne me suis jamais vraiment demandé si j’allais devenir artiste. Mais il faut sans doute une forme d’obsession. Le visuel est très important pour moi, et les sens plus largement. Je suis très attentive aux formes qui m’entourent, qu’il s’agisse d’une antenne parabolique ou d’un détail presque invisible dans le sol. J’aime observer ces formes, à la fois dans le macroscopique et dans le microscopique. D’une certaine manière, je prélève des éléments du monde réel pour les transformer. Mais j’aime surtout qu’ils deviennent des sortes de portails vers autre chose : un imaginaire, un autre monde possible, parfois même une réalité parallèle. Depuis l’enfance, j’ai toujours été fascinée par la science-fiction et l’astronomie, et j’essaie de faire passer cette dimension dans mon travail. J’aimerais que mes pièces évoquent quelque chose de familier tout en laissant une ouverture vers l’inconnu, un espace de liberté pour celui qui les regarde.

Vos artefacts s’inscrivent dans une logique d’élévation, proche de celle des édifices religieux occidentaux, où le sacré se figure souvent « vers le haut ». À l’inverse, la spiritualité japonaise se déploie-t-elle selon d’autres repères, davantage ancrés dans l’horizontalité et le rapport au sol ?

C’est exactement pour cela que j’aime l’idée de l’horizon dans l’exposition. Pour moi, c’est la ligne qui relie plutôt qu’elle ne sépare « le monde du haut » et « le monde du bas », et ces deux dimensions m’inspirent beaucoup. Il existe une forme de circularité entre elles : ce que l’on trouve dans le ciel, comme certains éléments présents dans les météorites, on le retrouve aussi au centre de la Terre. Je trouve cela fascinant. Le sacré est souvent associé à l’idée de s’élever vers le ciel, vers quelque chose qui nous dépasse. Mais se rapprocher du centre de la Terre peut être tout aussi puissant. Au Japon, dans la tradition shinto, le rapport aux éléments est très particulier : une pierre peut avoir une âme. Je me sens assez proche de cette vision. J’ai grandi en Bretagne, où la mythologie celtique entretient aussi un lien très fort avec les pierres et les éléments, comme s’ils portaient une mémoire. C’est une sensibilité qui me touche beaucoup.

D’ailleurs, cela peut être attesté scientifiquement : par exemple, on peut citer le cas de l’eau qui a une mémoire ; donc il n’est pas question de bigoterie.

Oui, totalement. Je pense que certaines choses relèvent à la fois de l’intuition et de l’observation. On ne peut pas toujours tout expliquer, mais cela ne veut pas dire que cela n’a pas de sens. Au Japon, j’ai été très marquée par le rapport aux objets et aux éléments. Dans certaines traditions, un objet peut porter une présence, une histoire, presque une forme d’âme. Cette attention portée aux choses m’a beaucoup touchée. Je me suis alors intéressée à la manière dont certains objets rituels existent dans le temps. Certains sont transmis et conservés, mais d’autres sont créés pour disparaître au cours de cérémonies. Moi qui fabrique des sculptures pensées pour durer, cette idée m’a beaucoup marquée. Elle propose une autre manière de penser les objets : non seulement comme quelque chose que l’on garde, mais aussi comme quelque chose qui accompagne un moment, un cycle.

Tout cela semble s’inscrire dans les cycles de la nature !

Bien sûr. C’est un rapport très fort à la nature et aux saisons. Plutôt que de lutter contre elles ou d’essayer de les contrôler, on avance avec elles. Dans nos sociétés, nous avons peut-être davantage tendance à vouloir maîtriser notre environnement, à organiser le monde selon nos propres logiques. Au Japon, j’ai été touchée par cette attention portée aux cycles naturels et par cette manière d’accepter que tout évolue, se transforme.

En découvrant vos œuvres, je n’ai pas pu m’empêcher de penser aux crop circles, ces motifs géométriques tracés dans les champs et associés à un imaginaire extraterrestre. Ou encore au monolithe de 2001: l’Odyssée de l’espace, de Stanley Kubrick. Cette iconographie pop culture a-t-elle nourri votre rapport aux formes géométriques, ou votre inspiration vient-elle plutôt d’une autre forme d’imagerie ?

C’est une piste très juste. La science-fiction est entrée très tôt dans mon imaginaire. En réalité, ce que je fais aujourd’hui prolonge déjà ce qui me fascinait enfant : les mystères du monde, les phénomènes inexpliqués, les grandes questions que l’on se pose tous, comme « Qu’y a-t-il ailleurs ? » ou « Sommes-nous seuls ? ». Je ne considère pas mon travail comme « pop », notamment à cause des matériaux que j’utilise. L’esthétique reste assez brute, presque archaïque. Mais ces références peuvent ouvrir des portes. Quelqu’un qui n’a pas forcément les mêmes clés de lecture que moi aura peut-être vu 2001 : l’Odyssée de l’espace, par exemple. J’ai d’ailleurs réalisé une œuvre autour de l’idée d’une « Stargate ». Ce sont pour moi des points d’entrée vers l’imaginaire, qui permettent un dialogue plus libre, moins théorique. La science-fiction m’intéresse justement parce qu’elle ne part jamais de rien : elle s’appuie toujours sur une réalité scientifique, historique ou technologique, qu’elle pousse un peu plus loin. D’une certaine manière, j’essaie de faire la même chose avec mon travail.

Avec vos antennes et les crop circles qui vous inspirent, j’ai l’impression qu’il y a cette volonté de capter quelque chose.

Oui, totalement. Il y a cette idée de capter des signaux. Les antennes, par exemple, faisaient partie de ma dernière exposition personnelle, qui était construite autour de l’histoire d’une météorite appelée Orgueil. Elle est tombée dans le sud de la France en 1864 et a, pendant un temps, failli être considérée comme une preuve de vie extraterrestre. J’aime partir de ce type d’anecdotes historiques ou scientifiques, puis déplacer légèrement le récit, créer ce que l’on pourrait appeler une forme d’uchronie. Les crop circles m’intéressent aussi beaucoup. Les premiers témoignages remonteraient au XVIIe siècle, même si le phénomène tel qu’on le connaît aujourd’hui est apparu bien plus tard. Bien sûr, on sait que beaucoup ont été réalisés par l’homme. Mais j’aime malgré tout l’image de ces rassemblements qui donnent naissance à d’immenses dessins dans les champs. Ce qui m’intéresse surtout, ce sont ces zones d’incertitude : ces phénomènes qui résistent encore à une explication claire et qui laissent une place au doute et à l’imaginaire.

Que pensez-vous de l’idée de conquête spatiale, relancée aujourd’hui notamment par Elon Musk autour de Mars et plus loin ? Cet imaginaire résonne-t-il avec votre travail, ou s’en éloigne-t-il ?

Je regarde l’espace depuis la Terre, depuis un point d’ancrage où l’on perçoit d’abord l’immensité. Là où j’ai grandi, en Bretagne, il n’y avait presque pas de pollution lumineuse. Face à un ciel étoilé, on ressent très fortement cette sensation d’infini : on se sent à la fois minuscule et relié à quelque chose de beaucoup plus vaste. La conquête spatiale me fascine évidemment, parce qu’elle touche à des mystères vertigineux : les trous noirs, les exoplanètes, toutes ces questions qui nous poussent à mieux comprendre notre place dans l’univers. Mais en même temps, j’ai parfois l’impression que nous sommes déjà pressés de quitter la Terre, comme si nous avions abandonné le navire. Il y a dans cette idée de conquête une dimension d’ego qui me questionne. Je comprends que cela puisse être un moteur pour la recherche et pour produire des avancées extraordinaires, mais les motivations sont aussi économiques et politiques. Cela me semble parfois assez éloigné de la poésie que j’associe à l’espace. Et puis, en faisant des recherches, j’ai découvert que l’espace est déjà très encombré de débris de satellites. Ce n’est pas du tout l’image que l’on s’en fait spontanément. Après, c’est un sujet immense, et je ne prétends pas avoir de réponse définitive… d’autant que je ne suis jamais allée dans l’espace [Rires]. Mais une chose est sûre : même dans un scénario catastrophique, je me sentirais profondément attachée à la Terre. C’est depuis elle que je regarde l’univers.

Ce n’est pas très naturel non plus, d’une certaine manière.

Effectivement. Et parfois, il faut aussi accepter d’attendre que les choses viennent à nous. On ne regarde peut-être pas assez ce qui est déjà là. Beaucoup de choses que l’on cherche dans l’espace existent aussi sur Terre. Tout est finalement lié. Il y a une forme de circularité entre ces deux mondes, et ce sont justement ces connexions qui m’intéressent.

On peut aussi citer les fonds marins !

Oui, les fonds marins aussi. Tout ce qui touche aux phénomènes volcaniques sous-marins, par exemple… Il reste encore énormément de zones inexplorées sur Terre. Parfois, j’ai l’impression que nous sommes déjà tournés vers la conquête d’ailleurs, alors qu’il reste tant de choses à découvrir ici. En tant qu’artiste, j’essaie simplement de suivre mon chemin et d’ouvrir des imaginaires, de faire rêver un peu les gens, de proposer d’autres mondes possibles. Si mon travail parvient déjà à cela, c’est beaucoup.

Et si cette conquête spatiale se concrétisait, y verriez-vous un risque de désacralisation, de désenchantement ou, au contraire, le développement d’un nouvel imaginaire ?

Selon moi, ce risque n’est pas forcément présent, parce que tout peut devenir le support d’un nouvel imaginaire. Le sacré peut apparaître dans des choses très simples : un détail, une histoire, une rencontre. Je pense qu’il y aura toujours des mystères et des choses à découvrir. Nous ne saurons jamais tout, et c’est peut-être cela qui est le plus beau. Tant qu’il reste une part d’inconnu, même dans les choses ou les personnes que l’on croit bien connaître, il y a une part d’ombre. Et c’est aussi cette part d’ombre qui donne de la profondeur et de la lumière au monde.

Crédits photo et légendes :



  • Clara Studio © Luisa Bravo

  • Portrait © Angèle Chatenet

  • Misfortune Light, Mélanie Matranga. ADAGP, Paris, 2026. © le19M x Mickael Llorca

  • Collaboration entre Morihisa Suzuki et Clara Imbert © le19M x Mickaël Llorca

  • Collaboration entre Morihisa Suzuki et Clara Imbert © le19M x Mickaël Llorca

  • Atelier de Clara Imbert, à POUSH (Aubervilliers)

  • Antenne 05, Antenne 11, Antenne 14, Clara Imbert © Yamina Benahmed

  • Vue de l’œuvre de Clara Imbert et Morihisa Suzuki – Mori Tower, Japon – © le19M x Clarisse Aïn

  • Arbre de Suji Nakagawa et Antennes de Clara Imbert © le19M xMickael Llorca

  • Craft Syndrom, Thomas Mailaender © Yamina Benahmed

  • Atelier de Clara Imbert

  • Portrait © Chris Force



Texte : Yamina Benahmed