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Mathéo Supreme : une rencontre avec Mathéo Devriendt, antiquaire

Tantôt sosie de Timothée Chalamet, tantôt jeune visage du marché de l’art

Mathéo Devriendt a récemment fait parler de lui en remportant un concours pour le moins décalé, organisé au cinéma L’Arlequin, dans le 6e arrondissement de Paris. À l’occasion de la sortie de Marty Supreme, réalisé par Joshua Safdie, un concours de sosies de Timothée Chalamet y était organisé : 19 participants en lice, et un vainqueur qui n’est pas reparti les mains vides, puisqu’il a remporté la panoplie du joueur de ping-pong ainsi qu’un pass cinéma annuel. De quoi réjouir plus d’un fan. Jean Desportes, notre cher rédacteur en chef, a relevé un détail glissé par la presse généraliste : le jeune Mathéo est aussi antiquaire. Forcément, cela a fait tilt à la rédaction. Ni une ni deux, je le contacte pour lui faire part de notre intérêt pour son profil atypique.

Dans son cas, une question s’est vite imposée : qu’est-ce qui pousse un membre de la Gen Z à se passionner pour le design du XXe siècle ? Pour en savoir plus, nous sommes allés à sa rencontre dans son showroom, à Chevreuse, en pleine nature, là où le calme et le chant des oiseaux semblent permettre d’alterner tout aussi naturellement entre une partie de tennis de table et la restauration d’un meuble ancien.

Mathéo Devriendt, antiquaire.

Comment t’es-tu retrouvé à participer à ce concours de sosies de Timothée Chalamet ?

 

C’est un ami qui m’a envoyé la publication du cinéma qui organisait le concours et qui m’en a parlé. Ça avait du sens, parce qu’on me le dit souvent dans la rue, donc d’un coup, ça devenait concret. Mais la semaine de l’événement, je n’étais pas sûr d’y aller. Je ne savais pas trop si j’adhérais au concept. Et puis, dans les jours qui ont précédé, on m’a reparlé de cette ressemblance à deux reprises. Je me suis dit : « Bon, c’est un signe ! » Alors j’y suis allé avec un pote. J’ai été surpris de gagner : on était une vingtaine, et certains lui ressemblaient vraiment pas mal. Franchement, je ne m’y attendais pas du tout.

 

Tu ne considérais pas que tu étais celui qui lui ressemblait le plus ?

 

Comme on me l’a dit ce soir-là, je pense que l’attitude a aussi beaucoup joué.

 

L’outfit était très convaincant aussi, totalement le genre de tenue qu’il aurait pu porter !

 

Oui, c’est vrai ! J’avoue que j’ai un peu joué sur la veste Adidas. Pour ce qui est de la concurrence, franchement, il y avait aussi de vraies ressemblances. Jules, qui est arrivé juste après moi, en deuxième position, c’était assez bluffant ! En tout cas, c’était une drôle d’expérience. Je m’en souviendrai.

Je suppose que le cinéma occupe une place importante dans ton univers.

 

Oui, le cinéma a une place dans ma vie, comme pour beaucoup de gens, mais je ne suis pas non plus un grand passionné de films. Je ne vais pas au cinéma toutes les semaines. Cela dit, j’aime beaucoup ça, et j’ai toujours aimé les films français des années 1960 et 1970. Aujourd’hui, quand je les revois, j’y trouve un autre intérêt : les décors, la scénographie, le mobilier… Tout ça m’intéresse beaucoup plus qu’avant. J’ai donc un autre regard sur le cinéma.

 

Est-ce que ça a joué un rôle dans ta vocation ?

 

Oui, en partie, je pense. Ça m’a un peu inspiré. Et puis, il y a aussi un vrai travail d’archives qui est intéressant dans mon milieu. Je connais quelques collègues qui travaillent beaucoup à partir d’archives vidéo et photo. Comme quoi, le cinéma relie plein de métiers d’art.

 

Tu aurais aimé bosser sur le décor de Marty Supreme ? Il t’a inspiré ?

 

J’ai vu le film le soir du concours de sosie, et j’ai bien aimé ce New York des années 1950. Après, on ne voit pas beaucoup d’intérieurs, et tout va très vite. Je me souviens surtout de quelques scènes dans des restaurants et des lieux publics. Mais oui, ça aurait très bien pu m’inspirer, avec des pièces qui s’y prêtent.

 

N’aurais-tu pas un Oscar d’occasion à offrir à Timothée Chalamet ?

 

Hmm, voyons… J’ai ce plâtre représentant une femme debout en train de penser. Il vient d’un atelier d’artiste, et je l’ai acheté avec un lot de tableaux et d’autres plâtres. Je m’y suis un peu attaché, donc j’ai du mal à le vendre. Ça n’a pas vraiment de valeur marchande, vu que l’artiste n’est pas connu, mais ça a de la valeur pour moi. Et puis, ça ressemble un peu à un Oscar, donc c’est assez drôle. Voilà pour Timothée…

Aussi, je me demandais : qu’est-ce qui fait qu’on devient antiquaire quand on appartient à la génération Z ?

 

Pour notre génération, le digital est partout et, contrairement à ce qu’on pourrait croire, il a toute sa place dans le métier d’antiquaire. Aujourd’hui, on vend sur les réseaux sociaux et sur des plateformes de revente, ce qui permet de toucher une clientèle bien plus large. Dans mon cas, mon showroom est au fond d’une forêt, sans vitrine sur rue, et pourtant je vends à Paris, dans toute la France, en Europe, et même jusqu’au Japon. Il faut bien que le métier se perpétue, et je suis la preuve qu’il y a aussi de jeunes antiquaires, même s’ils restent rares. Moi, je ne viens pas d’une famille de marchands, mais j’ai toujours baigné dans la décoration, le mobilier vintage et la brocante avec mes parents. J’ai donc toujours eu l’œil. Après le lycée, j’ai commencé des études de mode, puis je me suis un peu cherché. C’est à ce moment-là que mon goût pour la chine, le vintage et le design est revenu. J’ai recommencé à aller en brocante par moi-même, puis j’ai rencontré un antiquaire d’une trentaine d’années, Alexandre, qui m’a appris les ficelles du métier. C’est là que c’est devenu une vraie passion, notamment pour les courants du XXe siècle qu’il couvrait. Toute cette documentation, les connaissances, le lien avec le client : tout ça m’a tout de suite plu. Ensuite, je me suis lancé à mon compte, et ça fait maintenant trois ans que je fais ce métier.

Comment t’est venue l’idée de ce showroom, et comment tu t’es débrouillé, très concrètement, pour ouvrir ton espace ?

 

Quand je me suis lancé, j’ai commencé avec un conteneur maritime. Ouvrir une boutique dès le départ impliquait beaucoup de frais et représentait un vrai challenge, donc j’ai préféré développer d’abord le digital, Instagram et les plateformes de revente. Petit à petit, j’ai commencé à avoir de plus en plus de pièces. Le showroom est venu dans un second temps, dans d’anciens box de garage situés sur le domaine familial, que j’ai réussi à récupérer et à aménager. C’étaient des espaces très bruts, avec des matériaux et des véhicules stockés à l’intérieur. Quand je suis arrivé, je me suis tout de suite imprégné du lieu. Je me suis demandé s’il valait mieux cloisonner les espaces, mais j’ai finalement choisi de conserver un volume ouvert pour gagner en surface. J’ai aussi remplacé les grandes portes pleines par une porte vitrée pour apporter de la lumière. Le sol est resté brut, avec simplement une résine pour fixer la dalle, et les murs en OSB, que je voulais au départ recouvrir, apportent finalement quelque chose de très chaleureux, en accord avec l’ambiance de la forêt. J’ai toujours vécu ici, donc j’ai beaucoup d’affection pour ce lieu. J’essaie aussi de travailler à l’échelle locale, autant avec mes clients qu’à travers le sourcing des pièces, que je chine surtout dans le 91, le 78 et du côté de Versailles. Aujourd’hui, c’est un véritable lieu d’expression et de rencontre. J’y reçois mes clients, mes amis et j’y fais venir mes artisans. J’y passe beaucoup de temps, avec mon atelier juste à côté, et j’aime y créer des ambiances en mélangeant les styles et les époques. Avec le poêle à bois, l’hiver, certains pensent même qu’ils sont chez moi… alors que tout est à vendre !

Peux-tu nous présenter les grandes lignes des pièces que l’on y découvre, entre mouvements, époques et sensibilités ?

 

Je suis spécialisé dans le XXe siècle. C’est très large, puisque cela couvre plusieurs mouvements en décoration et en architecture. Mon showroom reflète justement cette diversité : on y retrouve un peu de tout. Quand j’achète des meubles, je choisis avant tout des pièces qui me plaisent, que ce soit dans des maisons, des dépôts-vente ou en brocante. On y trouve vraiment de quoi meubler un intérieur, du gros meuble à la table d’appoint, mais aussi toutes sortes de luminaires, de la suspension à la lampe à poser. Il y a beaucoup d’assises, pas mal de rangements, ainsi que de nombreuses céramiques. J’aime d’ailleurs énormément la céramique et, plus largement, tout ce qui touche à l’art du feu. Ce que je préfère, c’est la céramique française des années 1950 et 1960, notamment celle produite dans le Sud de la France, à Vallauris. Mais, dans l’ensemble, le showroom rassemble un vrai mélange de styles, et c’est aussi ce qui crée son ambiance. On y retrouve du brutalisme, du Space Age, du Bauhaus, du modernisme, de l’Art déco ou encore du mobilier d’architecte. Tout dépend de ce que je trouve, mais j’aime justement ce mélange d’époques, de formes et de matériaux. Il y a aussi des pièces des années 1970 et, parfois, des années 1990 et 2000, avec des matériaux innovants pour l’époque, comme le plastique ou la résine. Le style scandinave, c’est aussi quelque chose que je trouve assez souvent et que j’aime beaucoup. Ici, par exemple, le bureau est en teck et, là-bas, sur le bar, on retrouve du palissandre, un bois rare et recherché, au veinage très marqué.

 

Quel rapport entretiens-tu avec le design ?

 

Alors déjà, qu’est-ce que le design ? Si je ne me trompe pas, c’est quelque chose de beau et d’utile à la fois. C’est le fait d’allier l’esthétique et le pratique. Pour moi, c’est créer quelque chose de bien conçu, de solide, et qui sert vraiment à quelque chose. Dans le métier d’antiquaire, on retrouve souvent ça dans les pièces qu’on chine : elles ont presque toujours un côté pratique, mais elles sont aussi très bien pensées, et on voit qu’elles ont traversé les époques. Ce n’est pas comme certains meubles d’aujourd’hui. Je vais prendre l’exemple classique d’Ikea, mais on est quand même surtout dans le pratique et l’utile. En revanche, le côté esthétique, et parfois même la solidité, passent un peu au second plan.

J’ai d’ailleurs vu, il y a peu, un reportage sur Ikea, et ce qui m’avait frappée, c’est l’exemple de la table Lack, à moins de 10 euros, que beaucoup de gens ont déjà eue chez eux : à la base, sa structure intérieure était plus épaisse, alors qu’aujourd’hui, elle a été allégée, avec de plus en plus de vide à l’intérieur.

 

Effectivement, c’est de plus en plus fragile, même si le prix défie toute concurrence. En tout cas, ma vision du design, c’est vraiment quelque chose de solide, fait pour traverser le temps. Tout ce qu’on voit ici est qualifié de design, et pourtant, ça a plus de 60 ans, parfois davantage. Et c’est toujours là : solide, en bon état, alors même que ces pièces ont été utilisées et ont parfois connu plusieurs déménagements. La coiffeuse qui est là, par exemple, je l’ai achetée il n’y a pas longtemps à des personnes qui l’avaient depuis l’époque, puisqu’elles l’avaient achetée dans les années 1960. Elles m’ont dit qu’elle avait connu trois déménagements, ce qui est déjà énorme, et pourtant, elle est dans un superbe état. Bien sûr, elles en ont pris soin, mais tout de même : les pieds n’ont pas bougé, rien ne s’est désolidarisé, il n’y a pas une vis qui bouge, pas de jeu, rien. Le miroir n’est pas cassé. Et quand on voit ça, c’est assez incroyable. Ce ne serait pas le cas d’un meuble Ikea démontable, qui supporte souvent à peine un seul déménagement.

Il y a d’autres qualités qui te sont essentielles pour un objet de design ?

 

Je peux te citer l’aspect souvent avant-gardiste du design : un objet en avance sur son temps. Le designer crée une silhouette, un système ingénieux, qui va ensuite en inspirer beaucoup d’autres. Par exemple, j’ai ici le système mural du designer danois Poul Cadovius. À la fois très simple à monter et très solide, il repose sur des barres fixées au mur, auxquelles viennent s’accrocher différents éléments modulables. Les caissons et les étagères tiennent grâce à de petites fixations en bois placées en biais. À première vue, on se demande comment ça peut tenir, et pourtant, c’est très ingénieux : le poids ne s’exerce pas frontalement sur le mur. Je pense d’ailleurs que ce principe a inspiré de nombreux systèmes par la suite.

 

J’aimerais savoir si tu aurais des pièces plus petites, voire modulables, à me présenter, compatibles avec un espace compact ?

 

On trouve quand même du mobilier adapté aux surfaces compactes parmi les pièces du marché du XXe siècle. Ici, j’ai le Mah Jong de Roche Bobois, dessiné par Hans Hopfer : c’est un canapé modulable à volonté, composé de dalles en tissu et en mousse simplement posées les unes sur les autres. Avec un module en plus, ou en jouant avec celles du dessous, on peut en faire une sorte de grand lit double, presque comme un tapis vivant. Mais c’est vrai qu’on a souvent affaire à des pièces plutôt imposantes dès qu’on touche au haut de gamme. J’ai aussi cette chaise pliante noire, italienne, de Gaspare Cairoli pour l’éditeur Seccose. C’est une chaise d’appoint plutôt confortable. En plus, elle est légère et, avec sa partie en tissu, elle ne prend pas de place du tout.

Quels conseils donnerais-tu à quelqu’un qui vit dans un espace compact et qui voudrait y intégrer des pièces vintage ?

 

Je lui conseillerais d’opter pour de petites assises d’appoint plutôt qu’un grand canapé. Une petite chauffeuse ou, à la limite, un canapé deux places, moins imposant, pour ne pas trop charger l’espace. Utiliser de petits tabourets, aménager le séjour avec plusieurs petites pièces faciles à déplacer et pas trop lourdes visuellement. Il y a aussi le choix des couleurs et des matériaux : avec uniquement du bois dans un espace compact, l’ensemble peut vite paraître très chargé. Et puis, il y a tout ce qui est luminaire : dans un espace compact, on peut multiplier les petites lampes, qu’il s’agisse de lampes d’appoint ou d’une suspension, pour éclairer sans encombrer le sol.

Le métier d’antiquaire te paraît-il compatible avec les enjeux d’écoresponsabilité actuels ?

 

Le métier d’antiquaire est, en quelque sorte, une forme de sauvetage de meubles. On leur donne une deuxième vie, une troisième, parfois même une quatrième. On est en plein dans la seconde main, donc oui, on est complètement en phase avec les enjeux actuels. Dans le showroom, je peux te citer plusieurs objets sauvés in extremis. Pour moi, les antiquaires participent clairement à la conservation du patrimoine, avec, en plus, une dimension écoresponsable. On récupère les pièces, on les restaure, on les remet en circulation : il y a quelque chose qui relève presque de l’upcycling. Et la restauration a d’ailleurs une place très importante dans mon métier. Tout ce que je récupère a souvent besoin d’un bon nettoyage, parfois même d’une vraie restauration. Après, il y a plusieurs degrés d’intervention. Je fais beaucoup travailler des artisans : mon tapissier pour refaire des assises, mais aussi un marbrier, un miroitier, des ébénistes… Et moi, j’en fais le plus possible aussi, quand c’est dans mes cordes. D’ailleurs, j’aimerais continuer à apprendre dans ce domaine.

Le monde des antiquaires reste très codifié, et le marché de l’art peut encore sembler assez élitiste. Penses-tu qu’il est désormais nécessaire d’en renouveler les codes ?

 

Bien sûr. On pense souvent qu’il n’y a pas de jeunes antiquaires, alors qu’en réalité, il y en a toujours eu. Nous, on est là aussi, avec le digital, pour dépoussiérer le marché et changer cette image du vieil antiquaire. Personnellement, je n’ai pas fait d’études en marché de l’art, mais le numérique me permet justement d’apprendre tous les jours. Grâce aux algorithmes d’Instagram, par exemple, on découvre en permanence de nouvelles choses sur le mobilier, l’architecture et le design. C’est une manière de se former tout en ouvrant un peu plus ce milieu.

 

Quelles seraient, selon toi, les bonnes pratiques de l’antiquaire de demain ?

 

Comme je te le disais, il devra continuer à protéger ce patrimoine. De toute façon, il n’aura pas vraiment le choix. Il faudra aussi utiliser au maximum le numérique, les réseaux et les plateformes de revente… Tout ça, c’est hyper pratique. Ça permet d’avoir une vraie ouverture, y compris à l’international. Et dans mon cas, j’aimerais aussi participer à davantage de salons, voire à l’étranger. C’est quelque chose qui me tenterait bien.

Photographies : Léo Prat
Texte : Yamina Benahmed