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Le Fuorisalone 2026 : les temps forts de cette édition
Quand le design s'empare de la ville
Du 20 au 26 avril, Milan respirait au rythme du Fuorisalone del Mobile 2026, une initiative parallèle au Salone del Mobile de Rho, moment durant lequel la ville devient un véritable laboratoire d’expérimentation dédié au design, où se déploient événements, expositions et installations. À chaque coin de rue, showrooms, palais institutionnels et cours historiques deviennent les scènes d’une flopée d’artistes, d’architectes, de designers et de marques venus du monde entier dans une fusion stimulante et détonnante au service de la créativité et l'innovation. Ici, le design se vit d'une manière unique au coeur de la capitale de la Lombardie, qui devient le temps d'une semaine sa capitale mondiale.
Dans notre article, nous vous proposons une sélection des temps forts du Fuorisalone, des moments qui ont retenu notre attention tant par la créativité convoquée que par les idées mises en lumière : une sélection subjective, résolument sloftienne.
APARTAMENTO – Muller Van Severen
Dans le centre d’art milanais Ordet, Apartamento dévoilait « Silhouettes: Celebrating 15 Years », une exposition réunissant quinze bougeoirs grandeur nature signés par le studio belge Muller Van Severen. Réalisées en aluminium, ces pièces proposent autant de variations abstraites autour de formes et de motifs récurrents dans l’œuvre du duo — parfois déjà explorés dans leurs pratiques individuelles. Le choix du nombre, quinze, n’a rien d’anodin : il marque les années d’existence du studio, célébrées pour l’occasion par la publication d’une monographie, A Lot of Work. En parallèle, une collection de bougeoirs Silhouettes, en édition limitée et dans un format plus domestique, a également été lancée.
© Rosanne Van Severen
Le vocabulaire de Muller Van Severen se distingue par sa singularité, à la croisée de la sculpture, de l’architecture et de l’usage. D’ailleurs, la fonction reste toujours au cœur de leur démarche, et chaque décision formelle doit la servir.
© Frederik Vercruysse
BACCARAT – Emmanuelle Luciani
C’est dans le quartier de Brera que Baccarat présentait « Crystal Crypt », un projet imaginé par Emmanuelle Luciani — artiste, historienne de l’art et curatrice — qui envisage le cristal comme une expérience totale. Dès l’entrée, l’immersion opère : le visiteur est plongé dans un décor de science-fiction entièrement violacé, un « vaisseau-cathédrale », selon les mots de Luciani. À l’intérieur, icônes revisitées et pièces de haute cristallerie se déploient comme autant d’artefacts précieux, presque magiques — des objets venus d’ailleurs, aux pouvoirs indéterminés.
© Philippe Garcia
MIU MIU – « Politics of Desire »
Cette année, le Circolo Filologico di Milano a de nouveau accueilli le Miu Miu Literary Club, une initiative qui ne relève pas du design, mais qui se déploie dans un écrin de choix. À la manière des salons littéraires européens, cet événement propose des conversations et des lectures autour de l’identité féminine dans les sociétés contemporaines. Pour cette nouvelle édition, un intitulé thématique : « Politics of Desire », qui ouvre un champ de réflexion sur la sexualité, le désir, le consentement, mais aussi sur le corps féminin envisagé comme un espace et un vecteur politique. À chaque édition, le Literary Club prend pour point de départ deux œuvres littéraires. Cette année, il s’agit de Mémoire de fille d’Annie Ernaux et de Changes: A Love Story d’Ama Ata Aidoo. La première, lauréate du prix Nobel de littérature, analyse des expériences et des dynamiques de pouvoir ayant contribué à façonner son identité ; la seconde, figure majeure de la littérature africaine et du féminisme postcolonial, explore l’identité féminine africaine contemporaine. La proposition de Miuccia Prada séduit par sa nécessité et son caractère primordial à une époque où les droits des femmes ne sont jamais acquis.
© Miu Miu
Pour l’occasion, le Circolo Filologico se pare d’un décor très soigné, mêlant moquette lilas et nombreux éléments en bois : chromatiquement, l’ensemble fonctionne parfaitement. Les touches de vert, apportées par des banderoles évoquant un certain cérémonial institutionnel anglo-saxon, viennent parfaire le tout.
INTERNI – Snøhetta | VitrA
Dans le Cortile d’Onore de l’Università degli Studi di Milano, « Ceramics Forged in Light » prend place. Conçue par le studio d’architecture norvégien Snøhetta, en collaboration avec VitrA, fabricant de solutions pour la salle de bains, l’installation s’inscrit dans le cadre d’INTERNI MateriAE, l’exposition orchestrée par le magazine de design italien Interni. Ici, la matière et ses transformations sont au cœur de l’expérience : la céramique, et plus largement l’argile, y sont mises à l’honneur, dans un espace oscillant entre primitif et futurisme. Une exploration apaisée, où les sens sont sollicités pour une immersion totale, dans un environnement où architecture et nature ne font plus qu’un.
© VitrA – Paolo Consaga
« La céramique est l’un des matériaux les plus durables de l’histoire humaine, et pourtant elle ne cesse d’évoluer. Ceramics Forged in Light ouvre un dialogue entre les éléments, où la matière se révèle non comme une forme fixe, mais comme un continuum vivant. Elle se façonne, se reconfigure et se réinvente sans cesse. L’installation invite les visiteurs à ralentir et à se reconnecter à l’origine du matériau, à ses qualités sensorielles et à son potentiel futur. »
— Anne-Rachel Schiffmann, directrice de l’architecture intérieure chez Snøhetta
USM | Snøhetta – Annabelle Schneider
Dans les jardins de la Fondation Luigi Rovati, une installation issue de la collaboration entre USM et Snøhetta prend place — et occupe largement l’espace. Elle se compose de tissus blancs aux allures de nuages, soutenus par les systèmes modulaires USM Haller, qui en constituent l’ossature. Comme si la douceur organique et laiteuse du textile entrait en dialogue avec la rigueur métallique du monde moderne. Intitulé « Renaissance du Réel », le dispositif se présente comme une parenthèse sensible face au monde numérique : ralentir par l’expérience des sens, à travers des lumières douces, des compositions sonores, des parfums subtils, des surfaces à explorer du bout des doigts, et même des serviettes chaudes offertes à l’arrivée du visiteur, comme un geste de purification.
© USM
« Renaissance du Réel est ma réponse à une époque où la réalité est de plus en plus dominée par la vitesse et les images. Plutôt que de créer un autre produit, cette installation est une expérience immersive – un lieu où la clarté structurelle d’USM Haller abrite un environnement respirant qui nous invite à nous reconnecter avec notre corps et avec les autres. »
— Annabelle Schneider, artiste
MOSCAPARTNERS – Lina Ghotmeh
C’est dans la cour du Palazzo Litta, lieu chargé d’histoire et emblématique de Milan, que prend place l’œuvre de Lina Ghotmeh, « Metamorphosis in Motion ». Dans le cadre de l’exposition annuelle organisée par MoscaPartners, l’architecte libanaise imagine un labyrinthe rose aux lignes graphiques, que les visiteurs sont invités à arpenter : une manière ludique de faire corps avec l’œuvre. Pensée comme une « archéologie du futur », selon les termes de Lina Ghotmeh, l’installation encourage les échanges humains à travers une structure conçue pour la rencontre, intégrant notamment des assises qui invitent, par exemple, à converser avec son voisin d’à côté. Elle joue également du contraste avec l’architecture baroque du Palazzo Litta, provoquant un choc visuel entre les colonnes du XVIIe siècle et ses nuances bubblegum.
© Presse
AESOP – Rodney Eggleston
Dans la cour de l’église Chiesa del Carmine, derrière des voilages en trompe-l’œil, débute le voyage imaginé pour « The Factory of Light », une installation signée par Aesop et l’architecte Rodney Eggleston, fondateur de March Studio. Un parcours en quatre étapes retraçant le processus de fabrication des nouveaux luminaires de la marque, dévoilés pour la première fois au Salone. À l’intérieur de l’église, on découvre ainsi la lampe Aposē, une création artisanale en édition limitée déclinée en trois versions : une lampe de table, une suspension et un lampadaire. Fabriquées en laiton massif et en verre dépoli soufflé à la bouche, ces pièces reposent sur un socle composé de près de 10 000 bouteilles de verre recyclé, réfractant une lumière ocre et diffuse. Sous les chérubins de bois qui surplombent la scène, l’ensemble compose un décor presque surréaliste.
© Aesop – Ludovic Balay