Beyond Our Horizons : la nouvelle exposition du 19M
Un dialogue entre savoir-faire français et japonais
Jusqu’au 26 avril 2026, la Galerie du 19M présente Beyond Our Horizons, second chapitre d’un échange entre la France et le Japon autour des métiers d’art. Dans une scénographie repensée, l’exposition réunit des œuvres conçues à plusieurs mains par des artisans et des créateurs des deux pays, aux côtés des onze maisons d’art résidentes du 19M — Atelier Montex, Desrues, Goossens, Lemarié, Lesage, Lesage Intérieurs, Atelier Lognon, Massaro, Maison Michel, Paloma et Studio MTX. Structuré autour des cinq éléments de la philosophie japonaise — terre, eau, feu, vent et air —, le parcours propose une lecture sensible des matières, des gestes et de l’espace.
Dévoilé une première fois à Tokyo en septembre 2025, au 52e étage de la Mori Tower, ce projet trouve aujourd’hui un prolongement revisité à Paris. D’un espace à l’autre, héritages ancestraux et écritures contemporaines se rencontrent sans hiérarchie, avec subtilité. Nous vous proposons d’entrer dans l’exposition à travers cinq œuvres, choisies dans chacun des temps du parcours.
Terre (土, do/Tsuchi) : Lesage et Julian Farade
En entrant dans la première salle, l’exposition dévoile son premier fil rouge, intitulé « Terre : Racines et transmission ». Le regard se pose très rapidement sur un renard en tweed, accompagné de deux grues. Réalisés par Julian Farade à partir de tissus patchwork créés par Lesage, ces animaux-totems habitent un micro-décor simulant un fragment de nature : ils forment une ronde autour d’un tronc d’arbre sculpté, conçu par l’artisan Shuji Nakagawa. La figure du kitsune, cet esprit-renard polymorphe issu du folklore japonais, semble peut-être habiter cette petite bête : selon la légende, lorsqu’il atteint l’âge de cent ans, le renard acquiert une seconde queue ainsi que des pouvoirs surnaturels. Or, la création de Julian Farade se teinte légèrement de rouge à cet endroit, comme si une transformation était en suspens, sur le point d’advenir. Quelques fils dorés s’échappent des mailles qui recouvrent le trio, évoquant le kintsugi, cette technique de réparation japonaise qui consiste à souligner les fêlures à la poudre d’or. La terre, cet élément associé à la mémoire, au geste et à la continuité, constitue un territoire naturel pour accueillir des matières textiles comme le tweed, dont la répétition fait ici la structure de l’œuvre.
Dans le second espace d’exposition, trois sculptures habillées de perles trônent sur de hauts socles, comme en apesanteur. Il s’agit d’une collaboration entre l’artiste Pauline Guerrier et la maison Desrues, spécialiste du bouton et de la parure de luxe. Avec ce projet, la plasticienne illustre la cardiomyopathie de takotsubo, un terme médical qui désigne les conséquences physiques d’un chagrin d’amour sur la forme du cœur. Pauline Guerrier a ainsi collecté des radiographies de personnes atteintes de ce syndrome, dont les déformations confèrent aux œuvres un aspect très organique, semblable aux sillons qu’une main laisserait en serrant trop fort. Dans les interstices des plus grosses perles, de très petites viennent combler les fissures, dans un geste qui n’est pas sans évoquer le kintsugi. Une attention portée à la faille, à sa réparation et à ce qu’elle révèle, qui rapproche aussi ces pièces d’une sensibilité wabi-sabi, concept esthétique et spirituel qui célèbre l’imperfection.
Vent (風, fu) : Lemarié x Koh Kado (Kamisoe) x Yukio Fujita (Fujita Gasodo) x Yasuyuki Kanazawa ( Kanazawa Moku Seisakusho)
Dans la section « Vent (風, fu) », tout semble n’être que légèreté et transparence. Au-dessus d’un grand tsuitate — un paravent japonais à panneau unique — s’élève une nuée d’une centaine de fleurs en papier, comme suspendues par la force d’un souffle. Cette pièce délicate fait dialoguer plusieurs savoir-faire : celui de Koh Kado, du studio Kamisoe, à l’origine des fleurs en papier karakami, un papier décoratif japonais traditionnel imprimé à la main à l’aide de blocs de bois ; celui de Yasuyuki Kanazawa, de Kanazawa Moku Seisakusho, pour les deux pieds en bois sculpté ; et celui de Yukio Fujita, de Fujita Gasodo, pour la menuiserie et l’encadrement. De son côté, la maison Lemarié imagine un motif floral imprimé que l’on retrouve sur la toile, puis décliné en volume avec ces fleurs de papier suspendues, qui semblent peu à peu s’affranchir de la surface du paravent.
Dans ce quatrième espace, intitulé « Feu (火, Ka/Hi) : Énergie et renouveau », la collaboration entre Clara Imbert et Suzuki Morihisa met en tension deux manières de travailler le métal. Dépositaire du nambu tekki, un savoir-faire japonais de fonte originaire de la préfecture d’Iwate, notamment connu pour ses théières, bouilloires et autres objets du quotidien en fonte, l’artisan a transmis à l’artiste certaines de ses pièces afin qu’elle puisse les prolonger dans une écriture nouvelle. Mené à distance, dans un échange de dessins, d’idées et d’objets, ce dialogue a peu à peu fait émerger une œuvre commune. La rencontre est d’autant plus forte que la fonte et l’acier procèdent d’une même origine, le minerai de fer, tout en répondant à des logiques de transformation très différentes. En inventant des systèmes d’emboîtement pour les réunir sans en effacer les singularités, Clara Imbert fait de cette collaboration un point d’équilibre entre héritage artisanal et expérimentation contemporaine, en parfaite résonance avec l’idée de Ka : celle d’un feu qui pousse la matière jusqu’à ses limites pour lui permettre d’atteindre une forme nouvelle, comme une renaissance.
Air (空, ku): Maison Michel x Atelier Montex x Goossens x konomad
Dans la dernière salle se cache une black box, dissimulée derrière un rideau blanc, où flottent dans l’obscurité des créations polymorphes, à mi-chemin entre la perruque et la sculpture. Ces ovnis visuels sont signés konomad, plateforme créative fondée par Tomihiro Kono, perruquier-coiffeur, et Sayaka Maruyama, artiste visuelle. « Du croquis préparatoire à la réalisation des bases en fil de fer jusqu’à la coloration des cheveux », précise Julie Bessis, coautrice de l’ouvrage de l’exposition ; tout y est pensé comme un travail d’orfèvre. Pour la Galerie du 19M, cinq créations flottantes ont ainsi été réalisées, en collaboration avec le chapelier Maison Michel, l’atelier de broderie Montex, l’orfèvre Goossens et le plumassier Maison Lemarié. Deux d’entre elles ont particulièrement retenu notre attention. La première, Fantastic Moth, évoque, comme son nom l’indique, la présence d’un papillon de nuit, avec ses plumes et ses deux yeux qui nous observent dans la pénombre, reprenant d’ailleurs les codes graphiques du manga. La seconde s’organise en cinq fragments à l’esthétique acide et punk, où des fruits réalisés par la maison Montex semblent hors de contrôle, comme projetés dans une composition dynamitée.
konomad x Maison Michel x Atelier Montex x Goossens
Notre avis :
Cette exposition collective surprend par la diversité des techniques mobilisées, des médiums présentés et des récits qui accompagnent les artistes contemporains, les maisons d’art résidentes du 19M et les artisans japonais invités. Elle rappelle combien la diversité des cultures, leur compréhension mutuelle et leur libre expression peuvent devenir une force féconde. On y retrouve aussi ce que le 19M sait faire avec aisance : créer un point d’équilibre entre pratiques contemporaines et héritages des métiers d’art. Un rendez-vous à ne pas manquer. Beyond our Horizons, à la galerie du 19M, jusqu’au 26 avril 2026 (2 place Skanderbeg, 75019 Paris).
Nous utilisons des cookies pour vous garantir la meilleure expérience sur notre site web. Si vous continuez à utiliser ce site, nous supposerons que vous en êtes satisfait.