Benjamin Decle, designer.

Les créations de Benjamin Decle voyagent : repérées sur des foires de référence comme la Dutch Design Week (Pays-Bas) ou Potentiale (Autriche), elles circulent désormais entre scène design et lieu de vente institutionnel, jusqu’à faire leur place au Centre Pompidou, au Design Museum Brussels ou encore au FRAC. Et maintenant, dans la Boutique Sloft ! Entre pièces-manifestes et objets du quotidien détournés, son vocabulaire formel — couleurs franches, volumes tubulaires, goût du non-standard — signe une présence immédiatement reconnaissable.
Mais revenons à la genèse : tout commence avec l’apprentissage de l’ébénisterie, au contact d’une matière organique qui lui a laissé cette conviction : « Les formes racontent toujours quelque chose, à condition d’apprendre à les écouter », devenue un mantra créatif. À cette intuition s’ajoute un engagement éthique : placer l’individu avant l’objet, au cœur du processus. Plutôt que de se plier aux standards, Benjamin Decle cultive l’expérimentation et le pas de côté : il fabrique des objets qui interrogent l’usage et la perception, et revendique une liberté formelle assumée. Pour les produire, il s’appuie sur l’impression 3D, envisagée comme un atelier-outil, une micro-unité de fabrication, qui lui permet de prototyper, d’ajuster et de produire sans s’aligner sur les contraintes industrielles. À la croisée de la technique, de l’art et du design, son travail défend une création plus responsable, attentive aux enjeux contemporains. Ces affinités ont naturellement conduit Sloft à aller à sa rencontre, là où nos regards et nos valeurs se répondent, le temps d’un entretien.
Ton parcours s’est nourri de pratiques très différentes, de l’artisanat de l’ébénisterie à l’usage de nouvelles technologies comme l’impression 3D. Qu’est-ce que cela dit de ton rapport au design ?
Mon parcours raconte surtout une continuité plutôt qu’une opposition. L’ébénisterie m’a appris la rigueur du geste, le respect de la matière, la patience. C’est dans l’atelier, au contact du bois, que j’ai compris que les formes ne sont jamais neutres : elles racontent toujours quelque chose. L’impression 3D n’est pas un virage technologique spectaculaire, c’est pour moi un nouvel outil d’atelier. Elle me permet d’explorer des formes qui n’auraient pas pu naître des procédés industriels classiques. Là où l’artisanat m’a appris la précision et l’attention, la fabrication additive m’offre une liberté formelle presque infinie. Mon rapport au design est donc double : ancré dans la matérialité, mais tourné vers l’expérimentation. Je ne vois pas la technologie comme une fin en soi, mais comme un moyen d’ouvrir de nouveaux territoires sensibles.
Après plusieurs années de design social, notamment à travers la conception d’objets médicaux et thérapeutiques destinés à accompagner des personnes atteintes de la maladie d’Alzheimer, est-ce que cette priorité donnée à l’usager reste un fil conducteur dans ta pratique aujourd’hui ?
Oui, profondément. Ces quatre années à concevoir des objets pour des personnes atteintes de la maladie d’Alzheimer ont été déterminantes. Elles m’ont appris que la forme peut transmettre du soin, que la technique peut devenir un outil d’attention. Même lorsque je travaille aujourd’hui sur des objets plus sculpturaux ou expérimentaux, cette attention à l’usager reste présente. Je m’intéresse à l’expérience sensible : comment l’objet est perçu, touché, manipulé, habité. Le design social n’était pas une stratégie, c’était une évidence. Et cette évidence continue d’infuser ma pratique, même lorsque je m’éloigne du champ strictement médical.
Aujourd’hui, comment concilies-tu esthétisme et écoresponsabilité dans ton travail ?
Pour moi, l’écoresponsabilité ne doit pas être un argument ajouté ; elle doit être intégrée dès le départ. Je travaille notamment avec du PETG recyclé, produit localement, et j’essaie de privilégier des circuits courts, comme pour la fabrication du verre de l’horloge « TIC » réalisée par un artisan verrier des Hauts-de-France. La technologie numérique me permet aussi de produire à la demande, d’éviter le surstockage et les séries inutiles. Mais l’écoresponsabilité passe aussi par la durabilité émotionnelle. Un objet que l’on garde, que l’on comprend, que l’on aime, traverse le temps. Concevoir des pièces pensées pour durer, respectueuses de la matière et du contexte dans lequel elles s’inscrivent, c’est déjà un engagement.
Quelle est ta vision de la compacité ?
La compacité n’est pas seulement une question de volume ou d’encombrement. C’est une question de cohérence. Un objet compact est un objet dont la forme, la structure, la fonction et l’intention sont étroitement liées. Il n’y a pas de superflu. Chaque élément participe à l’équilibre général. Dans mon travail, notamment à travers les formes tubulaires répétées et stratifiées, je cherche cette densité visuelle et structurelle : une présence forte, parfois concentrée, qui tient dans un volume maîtrisé mais qui déploie une richesse de lecture.
L’une de tes dernières créations, l’horloge « TIC », se distingue par ses chiffres qui se déplacent librement dans le cadran. Quel sens se cache derrière ce mouvement, et traduit-il aussi un goût pour le surréalisme ?
« TIC » est née d’une envie de perturber légèrement notre rapport au temps. Les chiffres ne sont pas figés : ils peuvent être redistribués par un simple geste. Ce mouvement introduit une part d’aléatoire, presque ludique. On ne subit plus totalement la structure du cadran, on peut la réinventer. Il y a peut-être une dimension surréaliste, oui, dans cette idée d’un temps qui se décompose et se recompose. Mais plus que le surréalisme, ce qui m’intéresse, c’est le déplacement du regard. Faire vaciller une norme très ancrée — celle du cadran traditionnel — pour ouvrir un espace d’interprétation. L’objet reste fonctionnel, mais il devient aussi un manifeste discret : le temps n’est pas toujours aussi rigide qu’on le pense.
J’ai cru comprendre que tu t’inspirais du mouvement Memphis pour créer. Tes poignées de porte « Bud », avec leurs couleurs franches et leurs formes géométriques, en sont-elles une bonne illustration ?
Oui, clairement. Le mouvement Memphis m’inspire par sa liberté formelle, son usage audacieux de la couleur et sa capacité à transformer la rigueur géométrique en langage expressif. Les poignées « Bud », avec leurs formes tubulaires, leurs volumes assumés et leurs couleurs franches, s’inscrivent dans cette filiation. Mais il ne s’agit pas d’une citation nostalgique. Je cherche plutôt à prolonger cette énergie dans un contexte contemporain, en l’associant à la fabrication additive et à une réflexion sur l’objet usuel. Une poignée de porte est un geste quotidien, presque invisible. La transformer en petite sculpture colorée, c’est réintroduire de l’émotion dans le banal.
Selon toi, quelles seront les « bonnes pratiques » indispensables du designer de demain ?
Je pense que le designer de demain devra être à la fois conscient et curieux. Conscient des enjeux environnementaux, sociaux et technologiques. Cela implique de penser les matériaux, les modes de production, la durée de vie des objets, mais aussi leur impact culturel. Curieux des outils, sans en être dépendant. La technologie évolue vite, mais elle doit rester un moyen au service d’une intention. Enfin, je crois qu’il faudra préserver une forme d’honnêteté. Montrer la technicité sans tout révéler, assumer les choix de fabrication et créer des objets qui racontent quelque chose de notre époque. Le designer de demain ne sera peut-être pas seulement un créateur de formes, mais un médiateur entre la matière, la technologie, la société et l’imaginaire.
Photographies : studio.b.helle - Benjamin Decle
Texte : Yamina Benahmed



