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Accessibilité en ville

Mission invisible ?
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Ce dossier est issu de Sloft Édition 07

 

Si l’accueil des Jeux paralympiques de Paris 2024 a accéléré les transformations dans la capitale, la question de l’accessibilité dans les villes de France reste problématique. Derrière les adaptations temporaires et les infrastructures modernisées pour l’événement, une réalité persiste : l’accès des personnes en situation de handicap aux infrastructures publiques reste très limité. Un constat qui interroge sur la place donnée par la société aux personnes vulnérables dans la cité, alors même que la loi l’y oblige.

 

Sur la place de la Concorde, en plein cœur de la capitale, l’artiste Lucky Love entonne les premières notes de sa chanson My Ability. Devant des millions de téléspectateurs, le chanteur lillois scande « Qu’est-ce qui ne va pas avec mon corps ? Ne suis-je pas suffisant ? », avant de laisser tomber sa veste pour découvrir un bras absent. Atteint d’agénésie, une malformation rare qui l’a fait naître sans bras gauche, Lucky Love affiche l’image d’un corps hors norme, souvent invisibilisé. Autour de lui, des danseurs valides et en situation de handicap forment un tableau poétique, où la différence s’efface au profit d’une performance artistique bouleversante. Sous leurs pieds, les pavés emblématiques de la place, recouverts, pour l’occasion, d’un sol lisse leur permettant d’évoluer avec fluidité.

Nous sommes le 28 août 2024, l’été s’achève à Paris et la cérémonie d’ouverture des Jeux paralympiques marque le départ de deux semaines de compétitions. Pour la première fois, l’engouement autour des épreuves des para-athlètes connaît une ferveur sans précédent. Pour Mathilde Cabanis, atteinte d’un handicap moteur et bénévole pour ces Jeux, c’est une reconnaissance longuement attendue : « C’est incroyable de voir des athlètes en situation de handicap être applaudis par des milliers de personnes », s’enthousiasme-t-elle alors.

Même émotion pour le joueur Hakim Arezki, vainqueur olympique avec l’équipe de France de cécifoot : « Ça ne peut arriver qu’une fois dans une vie pour un para-athlète de participer aux Jeux à domicile. Et là, en dessous de la tour Eiffel, quel honneur ! Je n’oublierai jamais la sensation de la médaille autour du cou après la victoire. »

À Paris, les infrastructures de la ville ont fait l’objet de plusieurs mois de travaux pour accueillir para-athlètes et visiteurs. Objectif affiché : « Être un moteur de changement sur la perception du handicap », selon le président du comité d’organisation, Tony Estanguet. Logements entièrement accessibles au sein du village des athlètes, abaissement des trottoirs, sonorisation des feux de circulation et matériel adapté aux différents handicaps… Trente-trois millions d’euros au total ont été injectés pour financer ces aménagements majeurs, dont certains sont temporaires. Alors, une fois l’enthousiasme des Jeux retombé, que reste-t-il vraiment pour cette population, bien souvent absente de l’espace public ?
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PARIS PEUT MIEUX FAIRE

 

Pour accueillir les Jeux paralympiques, Paris a dû se mettre au travail. En 2022, une étude menée par le site money.co.uk sur l’accessibilité dans les vingt villes les plus visitées au monde plaçait la capitale en septième position, derrière Dublin, Amsterdam ou New York. En cause : son réseau de transports, notamment ferré, largement inadapté. Une seule ligne de métro, la 14, est entièrement accessible aux personnes en situation de handicap moteur; et bien que l’ensemble des lignes soit accessible aux personnes avec un handicap mental, auditif ou cognitif, rares sont celles qui s’y aventurent. Grâce à l’organisation des Jeux paralympiques, la ville a accéléré l’accessibilité du réseau de bus et de tramway, désormais en capacité d’accueillir tous les publics. « Quand la rampe du bus fonctionne, ce qui n’est pas toujours le cas », soupire Agathe Barrois, atteinte d’une maladie génétique qui l’oblige à rester dans un lourd fauteuil électrique. Pour chaque déplacement, l’étudiante à l’École normale supérieure a appris à s’armer de patience. La rapidité du métro est un rêve lointain. Il faut éviter les heures de pointe où son fauteuil n’a pas sa place, sans compter les incivilités quotidiennes. « Il m’est déjà arrivé d’avoir un inconnu sur les genoux ! », se souvient-elle encore. Si les transports en commun ne sont pas accessibles, il en est de même pour les commerces de proximité et certains bâtiments municipaux, comme les écoles. Le moindre déplacement se transforme vite en parcours du combattant où l’improvisation n’a pas sa place. « Tout doit être programmé, vous n’avez droit à aucune spontanéité », regrette Nicolas Mérille, conseiller national au sein de l’association APF France Handicap. L’accueil des Jeux paralympiques a néanmoins permis certains aménagements durables, reconnaît-il, comme « la flotte de 1 000 taxis accessibles et la construction de 3 000 logements dans le village olympique, qui seront intégrés au parc social et privé ». Autre chantier accéléré par la présence des Jeux à Paris, la création de dix-sept quartiers « d’accessibilité augmentée », permettant à toute personne, quelle que soit sa situation, de se déplacer facilement et d’avoir accès aux services municipaux de son quartier. Encore peu connu des habitants, ce projet va bénéficier aux 7 % de la population francilienne en situation de handicap. Mais pour les douze millions de personnes handicapées réparties sur le reste du territoire, il faudra sans doute encore attendre, alors même que l’État s’apprête à fêter cinquante ans d’action publique sur le sujet en janvier 2025.

 

Photographie : Paris 2024 / Isabelle Harsin